Le cas Anatole
J’ai une affection particulière pour les ânes, dont le regard me touche profondément.
Je ne saurais pas dire précisément quand ni pourquoi mon attachement aux ânes est né. Il n’a pas de point de départ net. Il est là, simplement. Depuis longtemps. Ce qui m’a toujours touché, c’est leur regard. Une présence douce, attentive, sans bruit. Une tendresse discrète, jamais démonstrative.
Lorsque ma fille était petite, je lui faisais faire des balades à dos d’âne. Elle aimait beaucoup ces moments. Il y avait quelque chose de calme, de juste, presque d’évident dans cette relation. L’âne avançait à son rythme, sans brusquer, sans contraindre.
C’est un animal que l’on dénigre facilement. Bête comme un âne. On l’entend souvent. Pourquoi bête ? Parce qu’il serait têtu ? Parce qu’il est doux, patient, gentil ? Depuis quand la gentillesse serait-elle une forme de bêtise ?
Le symbole du bonnet d’âne me trouble aussi. Aujourd’hui associé à l’échec ou à la honte, il fut autrefois un signe de sagesse et de savoir. Je ne sais ni quand ni pourquoi ce symbole s’est inversé, mais cette bascule dit peut-être quelque chose de notre rapport à la lenteur, à la retenue, à ce qui ne cherche pas à dominer.
Je m’arrête toujours pour parler aux ânes quand j’en croise, naturellement, comme on le ferait avec quelqu’un qui écoute vraiment.
Peindre, sculpter ou modeler des ânes n’est donc pas un choix anecdotique. C’est une manière de rendre visible une présence silencieuse, de réhabiliter une figure injustement simplifiée, et peut-être aussi d’interroger nos propres valeurs : la force tranquille, l’attention, la lucidité calme.




